Correcteurs en Bretagne stylo


Portrait

Paru dans Pages de Bretagne n° 1
Septembre 2004
pdb

Correcteur : Marie-Paule Zuate


Écrire est un travail solitaire et chaque lecteur imagine volontiers l’écrivain, seul, devant sa page ou son clavier. Faire un livre, au contraire, est une entreprise collective dont on peut retrouver le « générique » sur l’ouvrage édité : auteur, traducteur, éditeur, maquettiste, imprimeur. Mais il manque toujours un nom, le nom de celui qui travaille dans l’ombre, qui s’efface devant l’écrivain, le traducteur, l’éditeur jusqu’à être anonyme* : le correcteur. Pages de Bretagne / Pajennoù Breizh a voulu rencontrer cet homme mystère et a pris rendez-vous avec l’association Correcteurs en Bretagne. Première surprise : l’homme mystère était une femme !

PdB : Marie-Paule Zuate, vous êtes correctrice depuis longtemps. Vous avez été formée « à la vieille école », c'est-à-dire sur le tas, chez l’imprimeur. Peu à peu vous avez connu les plus grandes maisons d’édition, et les plus petites, vous avez été chef correctrice chez Grasset, aujourd’hui vous travaillez pour Gallimard et Albin Michel. Dites-nous ce que fait le correcteur ? Il corrige les fautes d’orthographe ?

Marie-Paule Zuate : Pas seulement. Ce n’est qu’un aspect de son travail. La dénomination exacte de ce métier étant lecteur-correcteur, à ce titre il est responsable de la cohérence et de la qualité typographique et grammaticale des textes. D’abord, il y a tout ce qui concerne la structure et la présentation : définir l’échelle des titres de parties, de chapitres, de paragraphes et mettre au point les notes, l’index, la bibliographie… Puis vient le travail sur la cohérence interne du texte. Même dans un roman, il faut vérifier si tout est « raccord » du début à la fin de l’ouvrage : les noms des personnages, leur âge, la couleur de leurs yeux, les noms des rues, les dates… Un peu comme la scripte au cinéma. Parallèlement se fait le travail sur le style. Cela peut aller de la correction d’une simple faute de frappe ou d’une répétition à la proposition de coupe ou de permutation de paragraphe en passant par la ponctuation – c’est très important, une virgule bien placée.

PdB : C’est un travail de création ?

M.-P. Z. : Non, pas du tout. Même si nous avons des spécialités littéraires ou techniques, elles nous permettent seulement de mieux travailler au service de l’auteur, qui est consulté en permanence. Car la dérive est possible. Il est facile d’aller trop loin, de changer tout. Le travail du correcteur est fait d’abnégation, de discrétion – vous n’avez jamais entendu un correcteur parler de ses échanges avec les auteurs, même les plus grands !

PdB : Un travail ingrat alors ?

M.-P. Z. : Non, car cette presque clandestinité nous apporte une grande liberté. L’éditeur ou le traducteur forme souvent avec l’auteur un tandem qui peut être très fort et quelquefois très lourd à assumer. Ce n’est pas le cas avec le correcteur, qui lui n’ »existe » pas. Le côté le plus délicat de notre travail est plutôt l’urgence dans laquelle nous nous plaçons forcément. Il faut deux mois pour qu’un texte devienne un livre mis en place chez les libraires et il y a beaucoup d’étapes et d’intervenants. Le manuscrit est lu par l’éditeur, préparé par le lecteur-correcteur, envoyé à l’imprimeur pour la saisie des corrections et la mise en page. Sous forme d’épreuves, le texte est relu par le correcteur et soumis à l’auteur pour bon à tirer avant d’être imprimé.

PdB : Mais tout cela représente du temps, des compétences et doit coûter très cher ?

M.-P. Z. : Évidemment. Si je vous réponds : entre 3 et 5 % du prix du livre, cela vous paraît-il exorbitant ? Mais vous avez raison, et beaucoup de maisons d’édition ne peuvent pas s’offrir les services d’un correcteur, ce qui peut parfois causer de sérieux dommages.

PdB : Le CRL Bretagne aimerait en effet proposer à sa commission Édition de réfléchir à l’opportunité de demander des aides à la correction auprès des institutions régionales, comme il en existe pour la traduction. Est-ce pour faire connaître cette position que vous avez créé l’association Correcteurs en Bretagne ?

M.-P. Z. : Non, mais notre constat de la situation de l’édition en Bretagne va dans ce sens. Et nous sommes convaincus qu’une aide publique permettrait aux éditeurs de faire appel à la compétence de correcteurs professionnels et ainsi d’améliorer la qualité de leur production, dans l’intérêt de tous, de l’auteur au lecteur. Pour répondre à votre question, l’association Correcteurs en Bretagne est née du besoin de faire sortir les correcteurs de leur splendide isolement, de travailler ensemble, d’échanger et surtout de « nourrissonner » les jeunes correcteurs qui se lancent dans la profession. Car même s’ils sont de mieux en mieux formés, il n’est pas question de les laisser isolés et sans conseils. Nous avons tous été nourrissonnés, aujourd’hui nous mettons en commun notre expérience et notre réseau.

Propos recueillis par Catherine Renard.


* « Chère personne anonyme qui a corrigé le manuscrit, merci de tout coeur pour votre travail impressionnant, remarquable, total, sidérant par son ampleur et exactitude. Vous avez bonifié la version française et je vous en suis très reconnaissant. Quel plaisir d’avoir le bénéfice de votre professionnalisme. Mille mercis » (carte postale reçue par Marie-Paule Zuate).



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